T’AS UN DROLE DE GENRE TU SAIS…

T’AS UN DROLE DE GENRE TU SAIS…

Michel BARON

1er Mars 2017

« Je suis témoin de la naissance d’un nouveau mot introduit depuis peu dans dans notre langue. Où plutôt d’un mot, le mot genre, employé désormais dans sa troisième acception : catégorie exprimant parfois, d’après mon Petit Robert datant de 1993, l’appartenance au sexe masculin ou féminin. En termes de marketing, s’agissant de jouet par exemple, on parlera de trottinettes genrées. Traduisez peintes en rose pour séduire les petites filles et vendues plus cher en conséquence. Il en va de même pour les produits cosmétiques et même les rasoirs destinés au femmes. C’est ce qu’on appelle en anglais la sextax.

Atterrant non ? A se demander à quoi a bien pu servir le combat livré par les féministes. Combat connu sous le nom de Woman’s Lib que j’ai contribué à engager dans ce pays en allant à sa découverte dès 1958 aux Etats-Unis. Un combat qu’on croyait en partie gagné au moins sur le plan politique à défaut de celui des salaires.

Vous vous rappelez notre indignation devant les dînettes disposées aux rayons filles et les Meccano aux rayons garçons ? Depuis que Lego propose des constructions au ton rose bonbon en forme de salons de beauté où de chambres d’enfant, ses ventes ont décuplé, comme quoi il n’y a vraiment rien à faire. Pour actionner le tiroir-caisse, faut tout genrer. Parier sur l’inné . L’acquis on oublie. Comme quoi …

Tiens, ça me fait penser au coup de massue, un véritable coup de force, perpétré par ma mère cette fois. Une féministe de la première heure, elle militait pour le droit de vote accordé aux femmes avant guerre déjà. Pendant ce temps là, moi, je ne pensais qu’à mes poupées et à mes baigneurs. J’en raffolais. Et je ne leur parlais qu’en langage bébé, ce qui avait le don d’exaspérer mes parents. Quan, un beau matin, je me précipite dans la nurserie pour réveiller, habiller, bichonner mes bébés adorés et…tout a disparu. A la place des poussettes, des berceaux et de la table à langer se dressent des châteaux forts, des circuits automobiles et une ligne Maginot en carton-pâte. Plus une seule poupée. Rien que des soldats de plomb, des tanks et des avions de guerre.pas moufté. J’ai cessé de jouer. Stoppé net. Et je me suis réfugiée dans le rêve éveillé… »

 

 

 

                                                                          CLAUDE SARRAUTE

 

ENCORE UN INSTANT. 2017

 

 

Nous pouvons, avec peut-être une certaine témérité, avancer l’idée que les grandes controverses de notre société apparaissent un peu comme des « marronniers »,ayant la fonction de détourner l’attention de sujets bien plus préoccupants, en utilisant des intentions politico-manipulatrices qui ne relèvent pas d’une pureté virginale assurée. Vieilles ficelles connues depuis la nuit des temps !

Bon, qu’en est-il de la dernière mode ? Le genre ? Mais, c’est très ringard ce sujet là, on en parle depuis la plus haute Antiquité et on y revient par séquences quand une légère brise de changement fait sursauter les conservatismes !…

Concernant la théorie des genres, nous eûmes par le passé une longue et agressive période de débats autour des années 1970, à la suite des événements de mai 68 et le changement ( ou les tentatives de changement), dans les mœurs : place de la femme dans la société, remise en cause du patriarcat, début de la libéralisation de l’homosexualité. De très nombreux colloques eurent lieu sur cette question, des livres et des articles fleurirent, et des personnalités de haut-niveau s’engagèrent dans les controverses. L’un de ceux là fut le célèbre biologiste Jean Rostand ( 1894-1977 ), fils d’Edmont Rostand, le très connu auteur de théâtre ( Cyrano de Bergerac et l’Aiglon sont les pièces les plus connues de son répertoire ). Incontestablement, il fut une personnalité d’avant-garde sur les questions du genre : biologiste reconnu, auteur de nombreux ouvrages, il sera reçu à l’Académie française en 1959. Agnostique, il sera président d’honneur au congrès de la Libre Pensée en 1976. Partisan de la lutte contre les armes atomiques, il devint un pamphlétaire redoutable. Mais, il va avoir une action permanente dans un soutien sans faille des féministes, notamment par son témoignage en faveur de l’avortement, en 1972, au procès de Bobigny. Sa formation de biologiste va s’appuyer sur une réflexion de philosophe dès 1954, avec son ouvrage : « La pensée d’un biologiste », où il analyse comment le corps ( en particulier celui des femmes ) fut un outil d’asservissement par un imaginaire très loin de la réalité biologique. Son ouvrage ( 1 ) : « Maternité et biologie », publié en 1966, sera l’un des sommets en la matière. Un travail de réflexion se déroulera notamment avec Simone de Beauvoir qui vient de terminer le « Deuxième sexe » où elle avance l’idée qu’on ne naît pas femme mais qu’on le devient ! Les chercheurs, à partir de leur champ d’étude, vont se rejoindre sur deux points essentiels : la différence voulue et cultivée des sexes amène des rôles sociétaux où l’assujettissement de l’un sert magnifiquement le pouvoir de l’autre et le rejet de la très angoissante question de la bisexualité remise en scène par Freud et la psychanalyse, à partir d’une réflexion sur l’Antiquité. Mais, en remettant la question sur le tapis, les tenants du genre nous propose t-il quelque chose de nouveau au-delà des diatribes ?…

 

 

 

I-  « BENI SOIS-TU Ô MON DIEU DE NE PAS M’AVOIR FAIT FEMME »…

 

 

La mise à l’écart du genre féminin est une vieille histoire qui se développe surtout à la fin du règne des déesses-mères et leur remplacement par le monothéisme phallique débuté par Amenophis IV et adopté par les Hébreux et leurs successeurs chrétiens et musulmans. Être mâle signifie alors partager la nature divine phallique et être femme se compter dans le camp des vaincues, dont la Bible fait état en permanence dans les combats que mènent les juifs contre les cultes cananéens locaux où les Astartés, déesses de la fécondité, sont les reines. Est mis alors en place une hiérarchisation et des fonctions immuables, puisque divines. Commence la dialectique du maître et de l’esclave, chère à Hegel où, malgré tout, le « maître » dépend de l’ « esclave » pour sa propre survie héréditaire : la reproduction de l’espèce. Le genre et sa définition est une longue et angoissante question autour de la très infantile question « Mais qui fait les bébés ? ». Question beaucoup plus fondamentale dans le monothéisme que dans les cultes païens où les déesses et les dieux sont souvent parents d’autres dieux ou de personnages mi-dieux, mi hommes ( Ce que le christianisme reprendra en pensant que l’homme est de nature divine : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » ) . Ce qui ne résout pas l’insoluble question théologique : un Dieu qui crée, donne naissance, ne joue-t-il pas un rôle féminin alors qu’il se présente comme phallique ou ne serait-il pas l’image ambivalente de la bisexualité ?…

 

Il ne s’agit pas, cependant, de demeurer dans une facile caricature, car nous nous apercevons que dans l’Antiquité déjà les tendances à la hiérarchisation des sexes et de la biologie existent avec la conséquence de tenter d’y échapper par un imaginaire souvent délirant. Dans l’Orestie d’Eschyle (-526-456) Apollon défend Oreste, assassin de sa mère qui elle même a tué son époux, en avançant l’hypothèse que tuer une femme est moins grave que tuer un homme ( 2 ) : « Ce n’est pas la mère qui engendre ce qu’on appelle son enfant, elle n’est que la nourrice du germe versé en son sein ; celui qui engendre, c’est le père. La femme, comme un dépositaire étranger, reçoit d’autrui le germe, et s’il plaît aux dieux elle le conserve. La preuve de ce que j’avance, c’est qu’on peut devenir père sans qu’il soit besoin de mère : témoin cette déesse, fille de Jupiter, roi de l’Olympe. Elle n’a pas été nourrie dans les ténèbres du sein maternel ; et quelle déesse eût jamais produit un pareil rejeton ? ». Cette déesse est Minerve et elle apporte un apport supplémentaire à Apollon : « Je n’ai pas de mère à qui je doive la vie ; ce que je favorise partout, c’est le sexe viril ; il a tout mon coeur, mais pas jusqu’à l’hymen. Je suis complètement pour la cause du père »… Il convient de ne pas oublier qu’Eschyle est avant-tout un homme qui fait parler les dieux pour défendre la théorie du genre !

 

Pour le philosophe Thalès ( -625-546 ), c’est l’eau qui représente la substance fondamentale, car la semence émise par le mâle est sous forme de liquide. Tous les pré-socratiques admettaient l’existence d’une substance primitive et ils choisissaient entre l’eau, le feu, l’air ou la terre. Ainsi Diogène d’Appolonie ( -413-327) choisit l’air pour principe, en fonction de l’aspect écumeux de la semence. Parménide d’Elée ( né vers – 519 ) sera le premier à admettre que la femme de son côté, produit aussi une semence et que c’est le concours de ces deux semences qui produit l’enfant. Mais, d’après lui, le sexe de l’enfant dépend de la position qu’occupait le fœtus dans le ventre maternel : à droite, où il fait moins chaud, se forment les garçons, à gauche, les filles. C’est une théorie assez classique de la relation entre la température intra-utérine et le sexe de l’enfant, sans qu’il y ait forcément un accord : ainsi Empédocle d’Agrigente ( né vers – 488 ) place les garçons dans la région la plus chaude du ventre maternel. Pour lui, chaque parent émet une semence qui contient à l’état dispersé toutes les parties du fœtus qui s’uniront en se rapprochant. Les jumeaux se forment si la semence se trouve en excès ou si elle se fractionne. La formation du fœtus débute au trentième jour pour s’achever au quarantième. Le coeur apparaît d’abord et les ongles en dernier lieu. L’enfant ne commence à respirer qu’au moment de la naissance. Démocrite d’Abdère ( -460-370 ) va écrire un traité sur les « Causes des semences ». Contrairement à Pythagore, qui faisait dériver la semence du sang, Démocrite voyait en elle un extrait de toutes les parties du corps, surtout des principales comme les os, les chairs et les veines. C’est pourquoi intervient dans la relation sexuelle « un étourdissement de courte durée… Un homme y sort impétueusement d’un autre homme en se détachant de lui d’un seul coup ». ( la fameuse « petite mort » !)Toujours d’après Démocrite, la semence féminine s’élabore en des organes spéciaux, analogues aux glandes masculines, et qui, situées à l’intérieur du corps de la femme, font naître en elle « des désirs plus vifs que les besoins ». Les parties du fœtus communes aux deux sexes ( sauf les sexuelles) peuvent être produites par les deux sexes, mais les spéciales ( les sexuelles ) ne peuvent provenir que d’un seul qui est le plus puissant : si la part de semence paternelle qui vient des parties sexuelles est plus puissante que la part correspondante qui vient de la semence maternelle, il se forme un garçon, dans le cas contraire, une fille. La différenciation du sexe est réalisée dès la conception et la chaleur du ventre de la mère n’y est pour rien, contrairement aux théories de Parménide et Empédocle. Dans son séjour au ventre maternel, le fœtus se modèle sur l’organisme de la mère et c’est le nombril qui apparaît en premier « comme un ancrage contre toute agitation et déplacement »Les naissances monstrueuses seraient dues à la rencontre de deux émissions séminales trop rapprochées. Toutes ces théories vont évoluer quand les médecins vont prendre le pas sur les philosophes. C’est ainsi qu’Alcméon de Crotone ( Vem siècle avant J-C ) sera sans doute le premier à pratiquer la dissection et qu’il va combattre l’idée que la semence vient de la moelle épinière. Il va s’occuper aussi de la relation entre l’embryon et la mère. Il croit que le cerveau, siège de l’âme, est l’organe qui se forme en premier. Hippocrate ( -460 à – 370 ) regroupa sous son nom une collection d’auteurs différents : le « Corpus hippocraticum » d’où il ressort, que la semence, du moins chez l’homme, va aux testicules en passant par la moelle épinière et les reins. Quand une semence forte provenant de l’homme rencontre une semence forte provenant de la femme, il se produit automatiquement un garçon ; quand une semence faible issue de l’homme rencontre une semence faible de la femme, nous assistons à la naissance d’une fille. La femme étant plus humide et froide que l’homme fera qu’un régime riche en eau favorisera la procréation des filles et un régime échauffant celle des garçons. Pour ce qu’il en est de l’hérédité, l’enfant ressemble d’avantage à celui des deux parents qui a fourni le plus de semence, et la plus forte. Issus d’une plus forte semence, les garçons sont formés en trente jours, les filles en quarante deux. Un garçon remue après trois mois de grossesse, une fille après quatre.

 

Avec Aristote (- 384 – 322 ) et son ouvrage la « Génération des animaux » apparaît un véritable traité de biologie. Pour lui, existe une opposition fondamentale entre la forme et la matière : par sa semence, le père apporte l’idée qui est un principe efficient et par ses règles menstruelles, la mère fournit la matière. Aristote oppose le rôle actif du père au rôle passif de la mère. Avant lui, Erasistrate avait déjà comparé la semence masculine à l’artiste, au sculpteur qui modèle cette cire qu’est le sang menstruel. La femme, dépourvue de semence, ne serait qu’un mâle imparfait, donc le mâle est supérieur à elle, plus « divin ». Là ,réside pour Aristote la cause profonde de la séparation des sexes. La semence a pour origine le sang le plus pur, qui a été lentement cuit et recuit dans les vaisseaux spermatiques. Les testicules sont inutiles à la génération, leur seul rôle serait de calmer les mouvements de la sécrétion spermatique. Le sexe de l’enfant dépend de la vigueur de la semence qui s’oppose au sang menstruel : quand l’esprit est entièrement victorieux de la nature, c’est un garçon qui naît, sinon, c’est une fille.La production du sexe féminin est une sorte d’échec, mais échec indispensable à la nature puisque pour perdurer l’espèce doit continuer à être divisée entre mâles et femelles. Pour Aristote, la féminité est un mal nécessaire ( Plus tard, Diderot dira que la femelle n’est peut-être que le monstre de l’homme). Il arrive que, dans l’acte de reproduction, le père soit vaincu en tant que mâle, d’où la production d’une fille, mais qu’il ne le soit pas en tant que père, et dans ce cas sa fille lui ressemble. A l’inverse, le père peut être vainqueur en tant que mâle mais vaincu en tant que père, c’est alors un fils qui naîtra et ressemblera à la mère. Aristote avance l’idée que celui qui ne ressemble pas à ses parents est d’une certaine manière un monstre. Puisque les testicules n’interviennent pas dans la génération, cela serait une erreur que de croire, avec Léophane, qu’on obtiendrait des garçons en liant le testicule gauche et des filles en liant le testicule gauche. On considère Aristote comme le précurseur de la formation progressive ou épigenèse. Il pense que la différenciation sexuelle est très faible à l’origine : « Au moment de la formation première, une différence d’un rien dans la grandeur d’une des parties qui constituent le principe du corps fera de l’animal une femelle ou un mâle ».

 

Gallien ( – 129- 216 ) va s’efforcer de concilier Aristote et Hippocrate. Comme ce dernier, il admet l’existence d’une double semence, maternelle et paternelle. Mais, la semence de la femme qui passe dans le sang est moins parfaite que celle de l’homme, car plus froide. Cela serait aussi par faute de chaleur que les parties génitales de la femme seraient restées à l’intérieur au lieu d’êtres visibles à l’extérieur comme chez l’homme. Pour Gallien, la femme est un être « mutilé »par rapport à l’homme. Contrairement à Aristote qui avait châtré l’homme et la femme, Galien croît à l’utilité des testicules : c’est en eux que se recuit et se mêle d’esprit, de « pneuma », le sang préparé dans les vaisseaux spermatiques. Quant à la semence féminine, elle se forme dans les testicules femelles, les « didymes » découverts par Hérophile dès le IVem siècle avant J.C. Galien pense que les fœtus mâles se développent généralement dans la matrice droite ( Gallien croît qu’il y a deux cavités utérines chez la femme comme chez la truie ! ) car elle est plus chaude que la gauche. Mais, exceptionnellement, l’influence

de la matrice peut-être vaincue par la chaleur du sperme, plus chaud s’il vient du testicule droit. Pour la formation des organes dans l’embryon, Galien commence par penser, comme Aristote, que le coeur est le premier formé, mais il reviendra sur cette théorie en pensant que ce sont les vaisseaux sanguins qui apparaissent en premier, suivis du foie, et ensuite le coeur et le cerveau. A ces trois organes majeurs correspondent trois âmes différentes : végétative, animale, et raisonnable.

 

Les idées sur la génération humaine ne progresseront pas avant le 17em siècle. Préalablement, on ne fera que reprendre les explications de l’Antiquité. En général, la médecine fait crédit aux opinions d’Hippocrate et des philosophes et à celles d’Aristote. Il faut y ajouter les préoccupations théologiques qui prenaient souvent le pas sur la science : comment se forme l’âme d’un nouvel être ? L’âme est-elle présente dans les deux semences  ou seulement dans l’une d’entre elles et sous quel état ? Si elles préexiste dans les deux semences, comment de deux âmes va t-il ne s’en former qu’une seule ? L’âme du fœtus vient-elle directement de l’âme du parent ou est-elle créée par un acte divin qui la dépose dans la semence ou dans l’embryon ? L’âme intervient-elle dans le développement ? L’embryon possède t-il, dès le départ, une âme proprement humaine ou commence t-il par avoir une âme animale, voire végétale ?… Pour tenter une explication, on ne disposait en fait que de deux liquides : la semence masculine et le sang menstruel. Un liquide blanc et un liquide rouge… Autour de ces deux liquides toutes les opinions se manifestaient : médicales, magico-ésotériques, philosophiques et religieuses. C’était un temps qui raisonnait autour de la notion de semences. Va venir celui qui va tourner autour de la notion de germes. Pour montrer le peu de progression des idées au début du 17em siècle, nous prendrons comme exemple, deux personnalités très connues : William Harvey ( 1578-1657 ) et René Descartes (1596-1650 ).

 

Pour Harvey, aristotélicien convaincu, la femme est rendue féconde par l’effet d’une sorte de contagion due à la semence du mâle. Seule la matrice a la faculté de concevoir le fœtus, tout comme le cerveau est le seul organe capable de concevoir des idées. Quant à Descartes, fidèle à Hyppocrate, il fait dériver l’enfant d’un mélange de semences parentales qui servent de levain l’une à l’autre. Pour contourner la difficulté de l’explication de la formation d’un être, on va avancer l’idée que l’être ne se forme pas, mais qu’il est d’avance tout formé à l’état invisible. C’est l’origine de l’idée de germe qui se confond avec celle d’une miniature d’être qui, de l’invisible passe au reconnaissable. Un ami d’Harvey, Joseph de Aromatari, assimilera le germe animal à la graine végétale où l’on voit le rudiment des parties de la plante future. Cependant, cela contredisait les observations d’Harvey, qui avaient amené ce dernier à soutenir, comme Aristote, que l’embryon de poulet se forme graduellement, par épigenèse. Désormais, la pensée biologique est marquée par l’antagonisme des deux doctrines : préformisme et épigenèse. C’est Parisanus qui fut le promoteur de l’idée de préformation germinale dans son traité publié en 1623 «  Nobilium Exercitationum de subtilitate ». La théorie de la préformation germinale devait connaître un rapide succès qui allait envahir la pensée biologique. L’assentiment de cette théorie sera donné d’abord par le grand anatomiste Marcello Malpighi dans son traité : « De formatione pulli » en 1672. Elle s’imposera également à Swammerdam, qui l’étendra jusqu’à l’espèce humaine , bien qu’on ne connût pas encore le véritable « œuf » des mammifères qui ne sera découvert par Von Baer, qu’en1827. Louis de Ham, un étudiant à Dantzig, découvre en 1677, le grouillement des spermatozoïdes, en ayant placé une goutte de semence humaine sous le microscope. Communicant sa découverte au maître de la micrographie, le hollandais Antoine Van Leeuwenhoek, ce dernier n’hésitera pas à voir dans ces « animalcules » les véritables germes de l’homme, ébauches de l’être qui ne se trouverait pas dans l’oeuf, mais dans l’animalcule séminal. Maupertuis, écrira dans la « Vénus physique : « Voilà toute la fécondité qui avait été attribuée aux femelles, rendue aux mâles ! ». Le germe n’appartient pas à la mère mais au père. Dès lors, l’oeuf ne sert que de logement et de nourriture au germe paternel. Durant plus d’un siècle,, une querelle va opposer les partisans du germe maternel, les « ovistes », aux partisans du germe paternel, les « animalculistes ». Les partisans du germe maternel admettront que la liqueur séminale contient des « molécules nourricières » capables de modifier les proportions de certaines parties de l’embryon. Les partisans du germe paternel, eux, soutiendront que la structure de l’embryon, surtout chez les vivipares, peut être modifiée par la nature du terrain organique où se développe le germe. Certains chercheurs vont penser qu’il existe une préexistence des germes qui serait un miracle accompli une fois pour toutes. Dès lors, la nature était regardée comme purement passive et incapable de produire par elle-même un être vivant et ainsi Dieu apparaissait comme le seul concepteur. Mais, on pouvait objecter à cette vision théologique que Dieu était privé d’une marque singulière de divinité car il devait veiller à la conservation d’un monde en permanence, alors qu’il en était le créateur. D’autres pensaient qu’il était bien superflu pour Dieu de s’accorder tous les germes dès le départ, puisque les mêmes lois par lesquelles Dieu créa les premiers êtres subsistent encore, avec la capacité d’en produire d’autres.On voit que la doctrine des germes préexistants a joué un rôle capital dans la pensée chrétienne et plus précisément dans la pensée augustinienne, justifiant ainsi le rôle de Dieu sur les générations, mais aussi le genre, qui serait inscrit depuis la création dans la nature humaine. Cependant, dans l’Église elle-même, les contradictions existent : pour Saint Thomas la forme ne préexiste pas comme un être à part « elle naît dans les flancs et les entrailles de la matière ». C’est une erreur que de croire en la préexistence cachée des formes : « formae educuntur e potentia materiae » Restait aussi la question de la naissance des monstres et des difformités : Dieu en était-il responsable ? Une autre question préoccupait les théologiens et les philosophes : celle de l’âme des germes et, plus précisément, celle des myriades d’homoncules présents dans le sperme. S’ils ont tous des âmes, que deviennent elles ? Le philosophe Leibniz leur donnera une âme non raisonnable qui ont de quoi donner naissance à des hommes sans être pour cela des hommes. On pouvait supposer ainsi que seuls les animalcules destinés à devenir des hommes possédaient déjà une âme raisonnable, ce qui avait l’avantage d’expliquer que toutes les âmes étaient atteintes par le péché originel…

 

A partir du XVIIem siècle la thèse de la préformation germinale aboutira à exclure presque entièrement l’un des parents de la conception. Au XVIIIem siècle, Buffon et Maupertuis seront les adversaires du préformisme et de sa conséquence, l’origine uniparentale de l’homme. Au XIXem siècle, le problème de la génération est toujours aussi obscur et les positions n’ont pas varié : d’un côté, ceux qui défendent le préformisme germinal et ceux qui font dériver le nouvel être d’un mélange des semences. Ces derniers tout en étant plus près de la réalité étaient cependant confrontés à la difficulté de faire sortir un être organisé d’une substance amorphe et liquide. A cette époque, il n’y avait le choix qu’entre le miracle de la préexistence des germes et les petits miracles que constituaient les ontogenèses. Ce n’est qu’en 1839, avec la théorie cellulaire que l’on va y voir plus clair : le nouvel être est issu d’une cellule unique, l’oeuf, formé par la conjonction de deux cellules, émises par les deux parents. Il n’y a que des cellules, dépourvues de toute préformation et n’ayant aucune ressemblance avec l’être qui en tire son origine. L’ovule étant plus volumineux que le spermatozoïde est chargé de réserves nutritives. L’un et l’autre ont en commun un organe défini, le noyau, dans lequel se distinguent les chromosomes qui sont en nombre constant et identiques pour les deux cellules. Ainsi, du père comme de la mère l’enfant reçoit 23 chromosomes, et c’est en eux que logent, sous forme de grosses molécules d’acide nucléique, tous les gènes identifiés dans notre espèce, tous les éléments déterminateurs des caractères héréditaires. Le père et la mère sont équivalents, tant du point de vue quantitatif que qualitatif et il est impossible de penser que l’enfant doive à l’un de ses parents telle partie du corps, tel organe ou telle faculté. Ce qui donne totalement faux à Schopenhauer quand il écrit ( 3 ) : « Si on pouvait châtrer tous les scélérats, jeter au cloître toutes les sottes,donner aux hommes de noble caractère tout un harem, et à toutes les filles de bon sens et d’esprit fournir des hommes qui fussent tout à fait hommes, on verrait bientôt naître une génération qui nous rendrait et au-delà, le siècle de Périclès ». Pour compléter sa pensée le misogyne ajoute que ce n’est pas aux filles les plus vertueuses, mais aux plus intelligentes que devraient être réservées les dots publiques ; d’autant plus que la laideur est le plus solide appui à la vertu ! Enfin, puisque c’est au sexe à idées courtes que nous devons, par hérédité, la longueur des nôtres, les femmes doivent porter, pour épargner leur cerveau, veiller à ne jamais porter des fardeaux sur la tête…

La théorie des genres, à son apogée, n’est pas seulement un sommet de ridicule mais peut aussi véhiculer la mise en place de théories dont le IIIem Reich nous a rendu familier.

Cependant, une petite réserve s’impose à la formation conjointe de l’enfant par le père et la mère : certains gènes, appartenant au chromosome X, sont portés par la mère en double dose et par le père en dose simple, de sorte qu’ils sont transmis par la mère à tous les enfants, tant filles que garçons, au lieu qu’ils ne le sont par le père qu’à des filles. D’autre part, certains gènes, appartenant au chromosome Y sont portés exclusivement par le père et ne sont transmis par lui qu’à ses fils. Nous pouvons dire que le patrimoine héréditaire d’une fille est, à la rigueur mi-maternel, mi-paternel, tandis que celui du fils doit un certain nombre de gènes au père seul et un autre lot à la mère seule. Dès lors, si le lot purement maternel est un peu plus fourni que le lot purement paternel, il s’en suivra que, quantitativement, le fils tiendra un peu plus de sa mère que de son père. Cette mince réserve ne supprime en rien l’égalité entre la contribution maternelle et paternelle de la conception, tout en n’oubliant pas l’étonnant privilège, pour la mère, de produire un nouvel être, car c’est au sein des tissus maternels que s’élabore la cellule encore mystérieuse qui va devenir un être humain. Si c’est à ses deux parents qu’il doit les modalités de son être, c’est à cause de la mère qu’il existera. Génétiquement, père et mère collaborent équitablement mais, embryologiquement, la mère est l’auteur principal.

 

Demeure la question de la parthénogenèse, car rien n’interdit de penser que chez la femme elle même, une parthénogenèse artificielle pourrait être obtenue, comme le souhaitait Auguste Comte, le philosophe timidement amoureux de Clotilde de Vaux, quand il écrivait ( 4 ) : « L’office de la femme, s’il pouvait s’accomplir sans la participation de l’homme, deviendrait plus noble, plus altruiste, et se transformerait en fonction collective, tant dans ses origines et exercices que dans son résultat ». Ces théories montrent la priorité de la mère dans l’acte générateur : la cellule paternelle est remplaçable, tandis que la maternelle ne l’est point. Un monde, issu d’un roman d’anticipation, composé essentiellement de femmes serait imaginable, tandis que l’inverse est impossible ! Rien ne peut remplacer le mystérieux cytoplasme de la mère. D’où la rage des hommes devant le fait que les femmes peuvent se passer d’eux ! Toute l’Antiquité va imaginer la procréation directe des hommes, afin de contrebalancer le pouvoir des femmes . Durant neuf mois, elle héberge le nouvel être et subvient à tous ses besoins, respiratoires et nutritifs. Cette symbiose entre la mère et l’enfant ne sera pas, pour ce dernier, sans conséquences. La psychanalyse en voit au moins trois, paradoxales parfois ; l’envie d’un retour dans le ventre maternel sorte de paradis plus ou moins fictif ( le paradis des religions serait un symbole du retour au ventre maternel, où désirs et tensions sont exclus),

le désir d’inceste ( pénétrer la mère pour être en elle de nouveau ), la haine d’avoir été totalement dépendant de la mère et dans l’impossibilité de faire des enfants à la place des femmes, d’où un désir permanent de reprendre le pouvoir sur elles. Par la suite, les rapports entre hommes et femmes seront conditionnés par la représentation de la mère phallique et ce, même chez les homosexuels qui n’échappent pas à cette image, au-delà d’un choix d’objet sexuel.

 

Le fait de vivre dans un organisme génétiquement différent du sien n’entraîne, pour l’enfant, aucune altération de ses propres caractères génétiques. Chez la moitié des nouveaux -nés, le groupe sanguin est le même que celui de la mère, car ils ne produisent pas encore leur propre agglutinines, mais, ce n’est qu’un passage : au bout de quelques mois, l’enfant acquiert son groupe sanguin personnel. Bien entendu, il convient d’introduire aussi, dans le développement du fœtus, les influences psychosomatiques de la mère, c’est à dire les effets du mental sur le corporel : un choc moral, une frayeur, peuvent provoquer chez la mère une brusque décharge d’hormones et, en altérant son chimisme humoral, perturber le développement de l’embryon. Par exemple, un important pourcentage de becs- de- lièvre seraient dus à un trouble psychique de la mère, survenu entre la huitième et la douzième semaine de la grossesse. Les travaux de Françoise Dolto et de Phyllis Greenacre ont largement évoqués les inter-actions entre psychisme et gestation. Diderot, à ce sujet, écrit ( 5 ) : « Le fœtus fait un avec la mère…Si une nouvelle fait tomber la mère en syncope, que devient le fœtus ? Si une injure la transporte de colère, que devient le fœtus ? Si un accident la plonge dans une mélancolie durable, que devient le fœtus ?… Cet enfant est, pendant neuf mois, partie triste ou gaie d’un système qui souffre ou se réjouit. » Plus tard, le docteur Cabanis, dans son « Essai sur les rapports du physique et du moral de l’homme » écrira, en 1843 (6 ) : « Nous savons qu’avant de voir le jour le fœtus a déjà reçu, dans le ventre de sa mère, beaucoup d’impressions nerveuses, d’où sont résultées en lui de longues suites de déterminations, qu’il a contracté des habitudes, qu’il éprouve des appétits et qu’il a des penchants ». Les neufs mois sont une sorte d’incubation nerveuse, où la psychologie moderne a vérifié que le fœtus est capable de percevoir, dans une écoute intra-utérine, à partir du sixième ou septième mois, certains sons.

La réflexion sur le genre peut aussi nous interroger sur l’ectogenèse, la « grossesse en bocal » : conduirait-elle a une amélioration du genre ou à sa confirmation ? Cette question a débuté avec Aldous Huxley et « Le meilleur des mondes », pamphlet rattrapé par la réalité scientifique. Chez Huxley, la mère devient incongrue, non nécessaire, ce qui rejoint la pensée d’Albert Vandel qui pense que l’ectogenèse et la fécondation artificielle sont « d’heureux abandons de pratiques purement zoologiques et l’adhésion à des méthodes propres à promouvoir une humanisation encore bien imparfaite »( 7 ). Nous serions là dans un processus utopique de « désanimalisation » de l’homme qui pourrait vite nous conduire à une « déshumanisation » de l’homme, en supprimant, par exemple, les types humanitaires qui ne seraient pas dans les « normes », dans le genre…

 

Mais, ce qui apparaît dans ces réflexions sur le genre est un retour à la pensée antique au-delà des apports scientifiques modernes : l’idée d’une génération par le mâle, en supprimant le rôle de la mère, est-elle possible ? Lucien de Samosate imaginait que sur la lune, les hommes faisaient les enfants et non les femmes et il expliquait ( 8 ) : « Il y a mieux, dans ce pays se trouve une race d’hommes appelés dendrites, et voici comment ils naissent. Un homme se coupe le génitoire droit, le plante en terre ; il en naît un grand arbre charnu, semblable à un priape. Il a des rameaux, des feuilles et des fruits qui sont des glands d’une coudée de longueur. Quand ils sont mûrs, on moissonne ces fruits, et en les ouvrant on en tire les hommes, mais ceux-ci n’ont point de parties naturelles ; ils s’en appliquent quand ils le veulent ; les uns sont en ivoire, les pauvres se contentent d’en porter de bois, et ils remplissent avec tout cela les fonctions du mariage »

Cette belle imagination n’a en fait qu’un but : l’homme pourrait se passer des femmes… D’où un souhait secret de la parthénogenèse qui est encore du domaine du «surréalisme biologique », car la maternité est une fonction plus riche que la paternité. Dans cette collaboration biologique d’où résulte un nouvel être, la mère est le premier auteur qui compte. Les genres, a-travers la biologie, la médecine, la philosophie et la théologie, n’eut qu’une fonction : préserver, quoi qu’il en coûte en ridicule et inexactitudes, le pouvoir d’une masculinité, remise en cause par les faits.

 

 

II- ET MAINTENANT VOILA LA PSYCHANALYSE ET SA THEORIE DE LA BISEXUALITE QUI LA RAMENE !…

 

 

Freud ne fut pas celui qui reconnut instantanément la bisexualité du sujet, car elle mettait en péril un certain nombre de ses théories, notamment celle de l’importance de l’image du père. C’est surtout sous l’influence de karl kraus ( 1874-1936 ), journaliste, écrivain, polémiste et fondateur du journal « Die Fackel », le Flambeau, qui pensait que les deux principes du féminin et du masculin devaient se compléter ; et surtout de Wilhelm Fliess (1858-1928 ), médecin et ami de Freud, véritable théoricien de la bisexualité ; que Freud adoptera, vers 1890, la théorie de la bisexualité. Mais, homme de grande culture classique, il connaissait l’importance de ce sujet chez les philosophes de l’Antiquité. Par exemple, la légende d’Hermaphrodite : fils d’Aphrodite et d’Hermès ( son nom rappelant à la fois celui du père et de la mère ), avait été élevé par les Nymphes dans les forêts de l’Ida, en Phrygie. Il était très beau et vers l’âge de 15 ans, il commença à voyager en Asie Mineure. Un jour qu’il se trouvait en Carie, il parvint sur les bords d’un lac où la nymphe Salmacis en devint amoureuse et lui fit des avances que le jeune homme repoussa. Elle fit semblant de se résigner mais elle se dissimula tandis que le jeune homme s’élançait dans le lac. Quand elle le vit dans son domaine et à sa merci et s’attacha à lui. Hermaphrodite essaya en vain de le repousser, mais Salmacis adressa une prière aux dieux, leur demandant de faire que leur deux corps ne soient jamais séparés. Les dieux l’exaucèrent et les unirent dans un être nouveau, de double nature. La sculpture grecque reprendra le thème d’Aphrodite dans les représentations de l’être nouveau, considéré comme l’idéal de l’unité retrouvée. Le mythe de Narcisse est un complément de la légende précédente : tombe t-il amoureux de lui-même ou de la part féminine qui est en lui ?

 

Nous trouvons de nombreuses traces de la bisexualité chez les Présocratiques mais, c’est à Platon, dans « Le banquet », que nous devons une véritable définition, quasiment théologique, de la bisexualité. Aristhophane, l’un des convives du banquet, explique la genèse de la sexualité : au commencement, il y avait trois catégories d’êtres humains et non deux, l’homme, la femme et l’androgyne qui faisait la synthèse des deux autres. La forme humaine était différente et les sujets portaient deux sexes. Mais, il y eut une révolte des humains contre les dieux et Zeus décida de les punir en les coupant en deux et ainsi en les dédoublant. Ce dédoublement va conduire l’homme a regretter sa moitié et à s’unir de nouveau à elle. Zeus, qui avait bouleversé les corps eut pitié et mis en place les organes sexuels actuels, sur le devant, afin que les corps puissent s’interpénétrer et ainsi reconstituer, momentanément, l’unité perdue. Cela devient une permanence, l’un des buts de la vie ( 9 ) «  Chacun de nous est donc la moitié complémentaire d’un être humain, puisqu’il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire. Aussi, tous ceux des mâles qui sont une coupure de ce composé qui était alors appelé « androgyne » recherchent-ils l’amour des femmes et c’est de cette espèce que proviennent la plupart des hommes qui trompent leur femme, et pareillement, toutes les femmes qui recherchent l’amour des hommes et qui trompent leur mari ». Cette vision dépasse le cadre de la génitalité pour déboucher sur la métaphysique : «  Nul ne saurait croire que ce soit la simple jouissance que procure l’union sexuelle, dans l’idée que c’est là, en fin de compte, le motif du plaisir et du grand empressement que chacun prend à vivre avec l’autre. C’est à l’évidence une autre chose que souhaite l’âme, quelque chose qu’elle est incapable d’exprimer. Il n’en est pas moins vrai que ce qu’elle souhaite elle le devine et le laisse entendre » . Héphaïstos, le dieu forgeron demande aux amants ce qu’ils souhaitent l’un de l’autre, sans savoir y répondre. Le dieu répond à leur place :  « Votre souhait n’est-il pas de vous fondre le plus possible l’un avec l’autre en un même être, de façon à ne vous quitter l’un de l’autre ni le jour ni la nuit ? Si c’est bien cela que vous souhaitez, je consens à vous fondre ensemble et à vous transformer en un seul être, de façon à faire que de ces deux êtres que vous êtes maintenant vous deveniez un seul, c’est- à -dire pour que, durant toute votre vie, vous viviez l’un avec l’autre une vie en commun comme si vous n’étiez qu’un seul être, et que, après votre mort, là – bas, chez Hadès, au lieu d’être deux vous ne formiez qu’un seul être, après avoir connu une mort commune »…Comme si chez Platon, la vision paradisiaque serait la reconstitution de l’unité dans la figure de l’androgyne. Le sens de la vie devient alors la recherche de l’autre : « Quoi qu’il en soit, je parle, moi des hommes et des femmes dans leur ensemble, pour dire que notre espèce peut connaître le bonheur, si nous menons l’amour à son terme, c’est à dire si chacun de nous rencontre le bien-aimé qui est le sien, ce qui constitue un retour à notre ancienne nature. Si c’est l’état le meilleur, il s’ensuit nécessairement que, dans l’état actuel des choses, ce qui se rapproche le plus de cet état est le meilleur ; et cela, c’est de rencontrer un bien-aimé dont la nature correspond à notre attente ». Mais, pour Platon, la rencontre amoureuse, n’est qu’un pis-aller, une attente avant le retour de la bisexualité primordiale.

 

A la fin du XIXem siècle, la science la sexologie et le romantisme vont reprendre le thème de la bisexualité, notamment Richard von Kraft-Ebing ( 1840-1902 ),fondateur de la sexologie moderne et auteur du célèbre « Psychopathia sexualis » qui introduit l’image d’un « troisième sexe » qui désignerait, à la fois l’androgyne ( le bisexuel), l’inverti (l’homosexuel) et l’hermaphrodite psychosexuel (le transsexuel) . Freud va récuser cette analyse, en 1905, dans ses « Trois Essais sur la théorie sexuelle » en définissant l’homosexualité comme un choix sexuel dérivant de l’existence chez tout sujet d’une bisexualité d’origine. Il est donc inutile d’inventer un «  troisième sexe », un « sexe intermédiaire », pour désigner ce qui relève d’un universel de la sexualité humaine ».

 

Darwin ( 1809 – 1882 ), lui même, attentif aux progrès biologiques commence à effectuer le passage entre le mythe platonicien de l’androgynie et une nouvelle définition de la bisexualité selon les perspectives de la science ; toutes choses que l’on retrouve dans son ouvrage « La Descendance de l’homme », publié en 1871. A cette époque, l’apport de l’embryologie est décisif, dans la mesure où il peut montrer, grâce au microscope, que l’embryon humain est doté de deux potentialités, l’une mâle et l’autre femelle. La bisexualité devient, dès lors, une simple réalité de la nature.

 

Devenu convaincu de l’existence indéniable de la bisexualité chez les sujets, Freud va s’intéresser, jusqu’à la fin de sa vie à la manière dont chaque être sexué refoule ou ne refoule pas les caractères de l’autre sexe qu’il porte en lui. En 1919, Il revient à l’idée selon laquelle chaque sexe refoule ce qui concerne le sexe opposé : envie du pénis pour la femme, rébellion pour l’homme contre sa propre féminité et son homosexualité latente. Les travaux des psychanalystes modernes, dont Lacan, vont étudier la bisexualité à partir du phallocentrisme, l’étude de la sexualité féminine sous toutes ses formes, soit en étudiant les troubles de l’identité sexuelle à partir d’une séparation beaucoup plus radicale que celle opérée par Freud, entre la sexualité biologique et anatomique, d’un côté, et le « gender » en tant que représentation sociale et psychique de la différence des sexes, de l’autre.

 

 

III-CONCLUSIONS : QUE PERSONNE NE BOUGE !

 

 

Voilà une chose étrange que nier la réalité, proche d’un comportement psychotique qui est un retour à l’imaginaire archaïque. Refuser la composante bisexuelle chez le sujet, penser qu’il existe un « tout homme » et une « toute femme » est une négation qui amène des conséquences chez le sujet et sur l’environnement sociétal. Comme cela serait aussi une erreur d’envisager qu’il n’y ait pas de différence entre les sexes. Une fois encore, c’est le juste milieu qui donne le ton. L’acceptation de la composante, en soi, de l’autre, homme ou femme, en proportion minimum est, bien entendu, facteur d’équilibre. Le refoulement de ces données biologiques et psychologiques se traduisent par des conflits internes et groupaux. Examinons-en,rapidement, trois aspects, parmi de nombreux autres possibles :

 

Le maintien de la femme dans une position de subordonnée : la crainte chez l’homme de la maternité toute puissante est à la fois un objet de fascination et d’inquiétude. Michelet nous dit que la sorcière ne fait qu’un avec la féminité et qu’elle fut tenue à distance durant toute l’histoire, de crainte que ne réapparaissent les cultes en faveur des déesses-mères de l’Antiquité qui exerçaient leur pouvoir, bien avant la très fragile construction d’un monothéisme de type phallique. D’ailleurs, une grande partie de l’Ancien Testament est consacrée au combat contre les déesses-mères et la « féminisation du ciel ». Tout les monothéismes auront pour vocation de remettre les femmes « à leur place » ! En mettant en place, le concept de « faibles femmes », les hommes ont ainsi pris une place de protecteurs qui les amenaient à les cacher, voire les enfermer, « pour leur bien » ; en oubliant que dans certaines circonstances historiques, les femmes sont devenues aussi « efficaces » que les hommes, y compris dans la violence ou le sadisme. Pour l’anecdote, qui ne se souvient, dans l’ex-URSS, de ces travailleuses sur les chantiers, louées par le régime qui voyaient en elles la transformation de la femme en stakhanovitz ! Les femmes montrent aujourd’hui aussi de très grandes capacités dans des domaines qui étaient réservés au hommes. D’où une fragilisation de ces derniers. Plus les femmes ont changé de rôles dans la société, plus la théorie des genres s’est réveillée…

 

– Une contribution à la psychopathologie : bien avant la psychanalyse, les aliénistes du XIXem siècle, avaient perçu, dans les pathologies et les perversions, l’importance du genre et notamment le refus ou l’imitation de l’autre sexe, en refusant cependant l’idée de la bisexualité qui éclairait considérablement l’explication d’un grand nombre de pathologie. Ce qu’admettra Freud, héritier d’une culture patriarcale, avec beaucoup de résistances. Il y verra même, en lisant le récit du Président Schreber, la genèse de la paranoïa : pris dans une impitoyable rigueur, par un père pédagogue et mentalement déséquilibré ( qui avait inventé un appareil avec des sangles pour empêcher la masturbation des enfants et des adolescents ! ),il refoulera, toutes les tendances féminines et homosexuelles en lui ; jusqu’à la folie paranoïaque qui éclatera et où il se prendra pour l’épouse de Dieu, chargée de créer une nouvelle race de surhommes ( 10 ). Freud, en examinant le « cas Schreber » ( 11 ) comprend que la peur d’avoir en soi une partie de la composante de l’autre sexe, joue un rôle considérable dans la mise en place des névroses, psychoses et perversions. Mais, dans ce qu’on peut appeler la « normalité », le sujet refoule en lui à minima ce qu’il pourrait utiliser de manière créative.

 

– Tout le monde est bien content à sa place non ? : Bien entendu, le genre n’est pas seulement une théorie sur la place biologique ou psychologique du sujet car, elle met aussi en lumière un darwinisme social inquiétant. Les « forts » qui ont gagné dans la sélection sociale sont appelés à régner sur les « perdants ». Nous entrons alors dans le « bon sens populaire »  du « Y’a toujours eu des riches, y’a toujours eu des pauvres ma bonne dame ! ». Le biologique et le social sont alors étroitement inter-dépendants. Ce qui bougerait dans les rôles sexués serait alors un ouverture ou une menace pour que cela bouge dans le vécu sociétal. La fonction des classes sociales étant la même que les rôles supposés des hommes et des femmes… Sinon, cela serait « contre nature ». La société s’en tire à bon compte, en s’autorisant une certaine tolérance, vis-à-vis de « marginaux » répertoriés: les artistes, certains créateurs, certaines femmes considérées comme des « garçons manqués », etc… Une sorte de carnaval où les rôles seraient inversés, dans un temps limité ou dans des groupes contrôlés, qui ne seraient surtout pas « comme tout le monde ».

 

La peur panique du changement peut pousser le sujet à refuser l’altérité, y compris à l’intérieur de son propre corps.

Dès lors, tout est possible…

Les discussions sur le genre peuvent être l’entrée dans une régression incontrôlable qui peuvent nous conduire à un pire déjà vécu dans l’histoire du monde.

 

Soyons vigilants !…

 

 

 

 

                       NOTES

 

 

 

– ( 1 ) : Rostand jean : Maternité et biologie. Paris. Ed. Gallimard. 1966.

– ( 2 ) : idem. Pages 16 et 17.

– ( 3 ) : ibidem. Pages 68 et 69.

– ( 4 ) : ibidem. Pages 77 et 77.

– ( 5 ) : ibidem. Page 105.

– ( 6 ) : ibidem. Pages 105 et 106.

– ( 7 ) : ibidem. Page 130 ;

– ( 8 ) : ibidem. Pages 136 et 137.

– ( 9 ) : Platon Oeuvres Complètes. Paris. Ed. Flammarion. Paris. 2011. In « Le Banquet ». Pages 124-125-126.

– ( 10 ) :Schreber Daniel Paul. Mémoires d’un névropathe. Paris. Ed. Du Seuil. 1975.

– ( 11 ) : Freud Sigmund. In Cinq psychanalyses. Le cas Schreber. Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa. Paris. PUF. 1954 ( pages 263 à 321 )

 

 

 

 

 

 

 

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